Les corridors céréaliers vitaux car “personne n’a remplacé l’Ukraine”
Par Ibrahima DIALLO
19 mai 2023 / 08:38

Une remise en cause des corridors permettant d’exporter les blés, maïs et tournesols ukrainiens serait “périlleuse”, car “personne n’est venu remplacer l’Ukraine” dans le club très fermé des pays à la fois producteurs et exportateurs de blé, estime le chercheur Sébastien Abis.

En quinze mois, souligne l’auteur de “Géopolitique du blé”, ces corridors ont éloigné le risque d’une catastrophe alimentaire majeure dans de nombreux pays fragiles, permettant d’exporter quelque 60 millions de produits agricoles d’Ukraine et de faire baisser les cours mondiaux des céréales.

Après avoir atteint un pic en mai 2022, avec un blé à près de 440 euros la tonne sur le marché européen, les cours ont reflué, jusqu’à passer sous leur niveau d’avant-guerre, autour de 235 euros récemment, à la mi-mai.

Alors qu’il arrive à échéance jeudi 18 mai, l’incertitude plane toujours sur le devenir de l’accord céréalier de la mer Noire, qui a permis l’exportation de plus de 30 millions de tonnes de graines d’Ukraine depuis son ouverture le 1er août l’an dernier.

“Cet accord, qui reste le seul signé depuis le début de la guerre par la Russie et l’Ukraine, sous l’égide de la Turquie et de l’ONU, reste déterminant. Comme l’est le corridor de solidarité européen, mis en place dès le mois de mai 2022” essentiellement par le rail mais aussi la route et via le Danube, affirme le chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

Même amputé d’un quart de ses terres cultivables, avec “une production attendue en 2023 en repli de 50% par rapport à 2021”, l’apport ukrainien “reste vital”.

“Personne n’est venu remplacer l’Ukraine sur les marchés mondiaux, l’Europe ne pourra pas produire plus, les rendements américains sont attendus en baisse. Dans le contexte du changement climatique, la situation de l’Espagne, deuxième bénéficiaire du corridor maritime, est dramatique”, détaille-t-il. Et la Russie, dont la récolte estimée pour la campagne 2022-23 est exceptionnelle, “pourrait faire moins bien l’année prochaine”.

“Les besoins ne vont pas diminuer. On a franchi cette année la barre des 200 millions de tonnes d’achat de blé dans le monde, alors qu’on était encore à 100 millions de tonnes par an dans les années 2000”, relève-t-il.

Solidarité européenne à l’épreuve

Aujourd’hui, la Russie, qui est le premier exportateur mondial de blé et détient plus de 30% des stocks exportables, “inonde le marché” et “nourrit son narratif”: après avoir repris à son crédit l’ouverture du corridor maritime, elle “vante sa propre capacité à nourrir le monde”, avec ou sans l’Ukraine.

Pour le chercheur, “la Russie “arsenalise” son commerce agricole” : arme diplomatique, les céréales sont aujourd’hui au cœur d’une “étatisation de toute la filière”.

“Ce n’est pas un commerce libre avec des contrats, des droits, des acteurs économiques” vendant au plus offrant. La Russie vend à des prix bas et exerce une pression sur les pays importateurs, à qui elle peut décider de “couper le robinet s’ils critiquent sa politique”.

En position de force, Moscou “accentue la pression” à chaque renouvellement du corridor maritime, exigeant la levée de toutes les entraves à son propre commerce des céréales, qui n’est pas directement visé par des sanctions, mais est affecté par des capacités bancaires amoindries.

Dans cette situation, la pérennité des corridors européens ou “Solidarity Lanes”, “qui ont permis de sortir autant de grains d’Ukraine que la voie maritime et ne sont pas conditionnés au bon vouloir de la Russie ni de la Turquie”, est fondamentale, relève Sébastien Abis.

Commentant le récent refus de certains pays européens, dont la Pologne, la Bulgarie et la Hongrie, de permettre les importations de céréales ukrainiennes sur leur sol, il juge à la fois “compréhensible” cette position face la concurrence de produits libres de droits de douane, et “inacceptable” cette décision unilatérale.

Face à cette situation, la décision de la Commission européenne d’accorder une aide de 100 millions d’euros à ces pays, mais sans avoir consulté l’ensemble des Etats, a alors suscité la protestation de 14 autres pays, dont la France.

Pour le chercheur, on n’assiste pas à la fin de la solidarité européenne, mais “la Commission doit être plus transparente et maintenir la confiance sur le long terme”, en gérant collectivement les conséquences induites par une “nouvelle tuyauterie”.

À ce stade, rien n’est gagné. “La clé sera la mobilité du blé, sa bonne circulation maritime et terrestre”, insiste-t-il, soulignant qu’aucun pays producteur n’est aujourd’hui à l’abri d’un accident climatique.

Sofia Bouderbala

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